Parution récente de Simon Harel : "Méditations urbaines autour de la place Émilie-Gamelin"

- 13:37 - - Nouvelles

(Presses de l'Université Laval, collection InterCultures, 2013)

Penser le lieu public à l’ère de la mondialisation

La festivité et la joie de vivre montréalaise représentent actuellement d’insupportables lieux communs. Chaque Québécois serait-il un clown qui s’ignore ? un humoriste en devenir ? un improvisateur déjà mis en scène ? L’actualité récente – printemps érable en tête – nous enseigne le contraire et l’on me permettra de faire preuve d’un esprit querelleur. Les discours actuels qui, dans l’espace médiatique montréalais, mettent l’accent sur la créativité intrinsèque des Montréalais, sont de belles impostures qui nous transforment en autochtones qu’il convient d’aller observer à l’intérieur de leurs réserves naturelles. 

À ce titre, nous ne serions pas si différents des Noirs et des Créoles de New Orleans, des bluesmen que l’on visite dans les villages qui parsèment le Delta du Mississipi. Le propos est dur, certes. Il veut simplement indiquer que la mise en valeur de la festivité n’est pas autre chose qu’une stratégie commerciale à haute échelle qui plutôt que de permettre la diffusion de la culture, encourage des formes d’expressions artistiques qui s’intègrent à ce que j’ai appelé dans un autre contexte une ambiologie. Ainsi, les villes doivent défendre leur position dans un monde férocement compétitif où les « parts de marché » de la culture sont l’objet de comptabilités minutieuses. En d’autres termes, le branding des villes culturelles de demain (énoncé vertueux que l’on retrouve sous la plume de « penseurs » aussi différents que Richard Florida ou Gilbert Rozon) revient à proposer ce que j’ai appelé, dans un autre contexte, des architectures verticales. 

Or, il y a aujourd’hui à Montréal, un génie du lieu curieux et perspicace. À l’encontre d’autres métropoles de la même taille qui insistent à loisir sur la nécessité de stars-architectes, de projets d’expansion grandiloquents (inaugurations de musées, de lieux dédiés aux formes de la Grande culture comme les bibliothèques publiques ou les centres d’art contemporain), Montréal privilégie des interventions micro-urbaines au cœur de la ville. Quelques exemples serviront ici de points de repère : la récente décision de l’ex-maire de Montréal  Gérald Tremblay de proposer cinq chantiers de réflexion et de création dans le domaine du design (du mur aveugle du Palais de justice au mobilier urbain du Quartier des spectacles) ; l’accroissement du nombre de pistes cyclables et une nouvelle bicyclette à usage public, la « BIXI » ; la création récente d’un mobilier urbain par le designer bien connu Michel Dallaire. Parler de génie du lieu n’est pas trop fort.
Aborder, dans un tel contexte, les enjeux urbains qui se présentent aujourd’hui à Montréal demande donc un exercice de discernement, quand les affirmations coutumières que l’on entend dans les médias ou qu’on a l’occasion de lire mettent l’accent sur le fait que la créativité montréalaise connait un succès d’estime, pas plus. N’oublions pas tout ce qui s’est fait, du design à la prise de conscience des valeurs patrimoniales, ou encore dans l’architecture vernaculaire puis industrielle – en témoigne la valorisation du « district » Griffin aux nouveaux aménagements de l’espace public dans le Quartier des spectacles. À chaque fois, Montréal fait preuve d’une inventivité qu’il convient de saluer. 
Je n’ai donc pas l’intention de contester ni de remettre en question ce Montréal en mouvement dont il faut saluer la curiosité et l’ingéniosité. Avec relativement peu de moyens, cette ville nord-américaine arrive à se définir comme une métropole culturelle dont il est permis d’espérer qu’elle se développe plus nettement, elle qui est « la plus grande ville alternative d’Amérique du Nord  », comme le dit Simon Brault, directeur de l’École nationale de théâtre du Canada, un des responsables de Culture Montréal. Bien qu’un peu maladroite (l’alternatif, n’est-ce pas un discours en partie désuet, témoignage des années 1960 ?), une telle expression a le mérite de décrire avec justesse le terrain d’invention montréalais de cet essai. C’est la zone de tension que je souhaite explorer. Elle a pour nom : la place Émilie-Gamelin et pour conséquences, une série de méditations urbaines sur des sujets comme la mondialisation des villes, leur nettoyage, l’art public et ses conséquences sociopolitiques, plus généralement la place de la  culture d’en bas dans notre société. Rien de tel qu’une place pour ensuite élargir le propos, entamer un long voyage, des États-Unis au Japon, de Mexico à la Main montréalaise.

(1) Le discours de Simon Brault, qui participe d’une entreprise de mise en marché de la culture montréalaise, est bien évidemment excessif. Il témoigne cependant d’un esprit audacieux, certains diront « casse-gueule », qui consiste à octroyer aux populations culturelles montréalaises des lieux de parole, des espaces de sens, à la manière de laboratoires qui permettraient, dans le meilleur des cas, une coexistence pacifique et, pourquoi pas, un véritable dialogue.

http://www.pulaval.com/produit/meditations-urbaines-autour-de-la-place-emilie-gamelin

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